Avant Propos
Le monde de la céramique est vaste et recouvre toutes les cultures. Au sein de cet univers de formes, les pièces modelées sur le tour occupent une place majeure. Depuis des siècles, dans le
monde entier, et avec l’incroyable variété des argiles que l’on peut y trouver, le tournage a permis l’épanouissement d’une gamme infinie de formes, fabriquées en très grand nombre, pour tous les usages de la vie domestique. Cette technique originale, rapide et économique, accompagné la plupart des civilisations, c’est sans doute pour cela qu’elle tient, encore aujourd’hui, une place prépondérante dans le domaine des métiers d’art et qu’elle est toujours pratiquée avec passion. Pour autant, commencer l’approche de la céramique par celle du tournage n’est pas une évidence,
loin s’en faut, c’est même souvent un contresens qui peut détourner définitivement de la pratique de
la poterie. L’apprentissage du tour est long et fastidieux, et s’accorde mal avec l’idée de facilité que
l’on s’en fait le plus souvent. Mieux vaut avoir, dans un premier temps, une approche manuelle, ludique, simplement tactile de l’argile, afin de se familiariser avec cette étrange et fascinante matière. Les techniques du colombin, de la plaque, ou tout simplement du modelage dans la masse, sont largement susceptibles de satisfaire les pratiques les plus exigeantes.
D’une apparente facilité, elles demandent un réel apprentissage et un entraînement régulier pour être exercées avec succès. Elles sont complémentaires du
tournage et de très nombreux céramistes les utilisent comme
telles. Une autre erreur serait de considérer le tournage
comme une fin en soi, alors qu’il n’est qu’un moyen, qu’une
technique, et le tour est certes un outil majeur dans l’atelier du
potier, mais il ne peut se suffire à lui-même. Non seulement le
tournage demande une attention soutenue lors de la fabrication
du pot, mais on ne peut négliger ce qui se passe aussi en
amont, et en aval de ce travail. La préparation de la terre,
le choix des formes, les techniques de montage, le séchage des pièces et jusqu’à l’organisation de l’atelier sont primordiaux dans la réussite finale de la pièce. Plus tard, viendra le temps de la cuisson, l’épreuve du feu, celle qui nous oblige à lâcher prise sur notre travail et à le confier au four. C’est l’autre versant de la création céramique, celui qui mènera à l’achèvement de la pièce la faisant passer du cru au cuit, du temporel au (presque) définitif, mais cela est une autre histoire. La terre et l’eau d’une part, puis l’air et le feu d’autre part, les quatre éléments sont là, qui accompagnent l’oeuvre du céramiste. À parler avec les tourneurs, à visiter les ateliers, mon sentiment s’est confirmé que s’il existe des principes de base du tournage qui ne changent guère d’un atelier à l’autre, les variétés des approches, des apprentissages, les différences de méthodes,
d’organisation, de coups de main, les innovations, et surtout les expressions artistiques de chacun, font de chaque atelier, le lieu d’une pratique originale et unique. Mon point de vue restera donc plutôt sur un plan général, en proposant plusieurs approches, évitant de traiter du tournage de façon frontale et définitive, à charge pour le lecteur de prolonger plus loin sa recherche, ses expérimentations et de pousser à son tour les portes des ateliers. Ce livre ne se veut pas comme une méthode de tournage, il en existe autant qu’il y a de tourneurs, mais bien plutôt comme un encouragement à poursuivre cette recherche et à s’ouvrir à ce monde captivant. La fascination hypnotique que l’on constate devant le travail du potier est sans aucun doute à l’origine
de bien des vocations. Pourquoi pas… Elle en vaut bien d’autres. Mais derrière cette apparente magie se cache un redoutable apprentissage que l’on s’accorde à considérer de cinq à sept ans, il dure en fait bien plus longtemps. Une vie de potier n’est souvent composée que d’apprentissages multiples, d’essais infructueux, d’échecs innombrables, et de quelques réussites, que l’on explique rarement, et qu’on ne sait pas toujours reproduire. À ce sujet, relire les
écrits des céramistes, de Palissy à Ben Lisa, il n’y est le plus souvent question que d’un « grand et
extrême labeur accompagné d’un millier d’angoisses». (Bernard Palissy) Pour autant, quand on a goûté une fois au plaisir de tourner, que la terre vous a répondu et que votre poterie achevée et luisante d’eau, se laisse admirer, tournoyante sur la girelle, la passion de cette activité est telle que l’on ne voit guère le temps passer. On s’aperçoit à la longue que le travail sur la matière, sur les formes, se prolonge dans notre propre pensée, notre capacité personnelle à appréhender le monde. On se construit dans le même temps que l’on façonne la terre, et l’énergie que l’on en reçoit nous emmène à chaque fois un peu plus loin. Le choix des rencontres et des pièces, qui illustrent ce livre et précisent mon propos, est le fruit de mon propre cheminement, des hasards de la route, du temps qui m’était imparti et d’un choix forcément subjectif. Il ne représente qu’une infime partie des innombrables possibilités de création qu’offre cette technique. Je l’ai cependant souhaité le plus ouvert possible, il ne peut, par définition, être complet, que l’on m’en excuse. Je n’ai pas non plus eu la possibilité d’utiliser toute la nombreuse documentation et iconographie mise à ma disposition par tout un chacun. Pour finir, je voudrais remercier tous les céramistes et amis qui m’ont ouvert leur porte et permis de m’introduire dans l’intimité de leurs lieux de travail, à ceux qui m’ont décrit et montré leurs procédés de fabrication, m’ont aidé dans mes démarches et accordé leur confiance. Ces voyages successifs au sein du monde du tournage auront ouvert ma propre perception de ce mode de fabrication et contribué à élargir ma connaissance des multiples attitudes que l’on peut avoir face à cet exercice.
François Fresnais 10 novembre 2010